CHAPITRE QUARANTE-HUIT

« Vous me faites marcher, lâcha l’amiral Karl-Heinz Thimár.

— Non, Karl-Heinz, pas du tout, répondit l’amiral de la Flotte Winston Kingsford, en s’adossant dans son fauteuil et en fronçant le sourcil à l’adresse du commandant de la Direction de la surveillance navale de la Ligue solarienne.

— Vous êtes sérieux ? s’exclama Thimár, incrédule, et le froncement de sourcils de Kingsford se creusa.

— Navré que vous trouviez ça amusant. Compte tenu des circonstances, toutefois, j’apprécierais que vous trouviez le temps d’accorder un peu d’attention au problème. »

Thimár se raidit et une légère rougeur marqua ses pommettes. Alors que la colère luisait au fond de ses yeux et que les muscles de sa mâchoire se contractaient, il se contenta de s’adosser à son tour et de hocher la tête.

C’était un hochement un peu sec, mais Kingsford décida de le laisser passer. Après tout, il s’était bien fait comprendre et n’avait pas de raison d’humilier son compagnon. Surtout du fait que, même si son grade de commandant de la Flotte de guerre faisait de lui le supérieur de Thimár, les liens familiaux de ce dernier l’enracinaient au plus profond du monde byzantin de la hiérarchie de la Spatiale solarienne.

« Merci, dit-il avec plus de chaleur, avant de s’autoriser un sourire ironique. Croyez-moi, Karl-Heinz, j’ai trouvé ça aussi difficile à croire que vous quand on me l’a annoncé.

— Oui, monsieur. » Thimár acquiesça à nouveau, l’air pensif cette fois.

« Très bien. » Kingsford laissa son fauteuil se redresser avec une certaine précipitation. Je n’ai pas eu l’occasion d’étudier les données moi-même mais j’ai parcouru le résumé, lu la dépêche qui l’accompagnait, et je me trouve tout à fait d’accord avec nos « collègues » civils… même si ces connards n’ont pas eu la courtoisie de nous en parler avant de décider de « notre » réaction. »

Il grimaça.

« Je ne crois pas que les Manties nous auraient fourni ces données si elles ne montraient pas que les événements se sont déroulés comme le dit leur dépêche, continua-t-il. Kolokoltsov et les autres veulent qu’on analyse les documents à fond quand même, bien sûr – pour avoir notre estimation indépendante de leur fiabilité et de leurs implications – mais je ne crois pas qu’ils s’attendent à de grosses surprises. Et, d’ailleurs, je ne m’y attends pas non plus. Cela dit, c’est notre meilleure chance de déterminer ce que Josef croit être en train de faire là-bas. Il est aussi toujours possible que les Manties aient eu une faiblesse et laissé passer un détail utile sans le remarquer. »

Thimár faillit répondre puis se ravisa et hocha de nouveau la tête.

« Ce qui m’inquiète le plus, continua Kingsford, c’est le risque de créer un précédent regrettable. Je ne crois pas que la Flotte veuille se retrouver avec un tas de spatiales néobarbares pisseuses persuadées de pouvoir jaillir des broussailles pour nous présenter des exigences. Si ça doit nous mener dans cette direction-là, on sera peut-être obligés de taper du pied – fort. En cette matière au moins, je pense que Kolokoltsov a parfaitement raison. Et Rajani aussi. »

 

Thimár acquiesça encore, reconnaissant un ordre détourné quand il en entendait un.

L’amiral de la Flotte Rajampet Kaushal Rajani était le chef des opérations spatiales de la Flotte solarienne. En théorie, cela ne faisait de lui que le commandant en uniforme de la Flotte de guerre et de la Flotte des frontières, l’adjoint du ministre de la Défense Taketomo Kunimichi. En pratique, toutefois, l’autorité de Taketomo était terriblement limitée (bien qu’il fût lui-même amiral retraité) et, puisque la Flotte de guerre était la plus importante des deux branches de la FLS, Rajampet était de facto ministre de la Défense.

D’un autre côté, même son autorité directe sur la Flotte de guerre et celle des frontières était en grande partie illusoire, notamment parce qu’il était trop absorbé par la gestion au quotidien du ministère de la Défense pour vraiment tenir son rôle de commandant en chef. En outre, au fil des siècles, les deux flottes étaient devenues des empires séparés, pour l’heure gouvernés par Kingsford et l’amiral de la Flotte Engracia Alonso y Yâñez, commandant de la Flotte des frontières. Tous les deux étaient bien trop jaloux de leurs prérogatives pour en céder la moindre parcelle – comme de véritable autorité – à Rajampet. Surtout si cela risquait de réduire leur part du gâteau budgétaire.

Certains commandants de flottes se seraient offusqués de cette attitude de leurs subordonnés. D’aucuns auraient même tenté d’y remédier. La force de la tradition était toutefois devenue dure comme fer au fil des siècles, et Rajampet avait toujours été plus administrateur que stratège, de toute façon. À cent vingt-trois ans T, appartenant à la toute première vague de bénéficiaires du prolong de première génération, il n’avait pas reçu de commandement dans l’espace depuis cinquante ans, aussi était-il tout à fait possible – voire probable – qu’il ne s’en offusque pas. Mais cela ne signifiait pas qu’il fût hors du circuit. Thimár le savait… tout comme il savait la dernière remarque de Kingsford destinée à le lui rappeler.

« Je n’ai jamais compris pourquoi Josef a accepté ce commandement, dit-il au bout d’un moment. La Flotte des frontières…» Il secoua la tête. « Ce n’est pas normal. »

Son compagnon eut un ricanement amusé mais haussa les épaules. « Ce n’est pas à moi qu’il faut demander ça, dit-il. Pour ce que j’en sais, c’était une idée de Rajani. Ça peut même venir de Takemoto lui-même. Vous auriez sans doute une meilleure chance d’apprendre la vérité en interrogeant Karlotte. »

Thimár l’observa une seconde et estima qu’il disait la vérité. Ce qui ne faisait que rendre le sujet encore plus étonnant et – en tant que commandant de la DGSN – il jugeait cela très agaçant. Kingsford avait raison : il lui faudrait plusieurs mois pour recevoir la réponse de sa cousine Karlotte mais son poste de chef d’état-major de Byng faisait d’elle la plus qualifiée pour répondre à cette question.

Tant qu’elle y sera, elle m’expliquera peut-être à quoi pensait Josef quand il a détruit trois contre-torpilleurs manties, songea-t-il, plus sombre. Encore que ces irritants salopards l’aient un peu cherché, mais tout de même…

Il dissimula une grimace. Sans le moyen de demander à Karlotte – ou à Byng – ce qui s’était vraiment passé, tout ce qu’il pouvait faire, c’était étudier les prétendues données des Manties. Ils ne les auraient probablement pas remises à Roelas y Valiente s’ils les croyaient susceptibles de produire la moindre information utile. Toutefois, un homme averti en vaut deux, dit-on, et la Flotte aurait peut-être besoin de tous les avertissements du monde pour mettre de l’ordre dans cette affaire avant qu’elle n’éclabousse tout un chacun.

« De toute façon, conclut Kingsford en jetant le classeur de puces sur le bureau, voilà tout ce qu’on a. Attaquez l’analyse. J’aimerais que vous ayez un rapport à me présenter d’ici un jour ou deux. »

« Eh bien, Irène, qu’est-ce que ça t’inspire ? » demanda le capitaine de vaisseau Daud ibn Mamoun al-Fanudahi sur un ton badin en s’asseyant près du capitaine de vaisseau Irène Teague dans le Foyer de l’Ancre, le réfectoire 0-6 du Bâtiment de la Flotte. Sa collègue lui jeta un coup d’œil perçant.

Le Foyer était réservé aux capitaines de vaisseau, quoiqu’il arrivât à un colonel des fusiliers particulièrement audacieux d’en envahir l’espace sacré, et c’était une très jolie salle à manger. Très éloignée du luxe sybaritique de celle des officiers généraux, certes, mais bien plus belle que celle des simples capitaines de corvette ou lieutenants (ou commandants des fusiliers). Et, parce qu’elle était située dans le Bâtiment de la Flotte, il était moins rare qu’ailleurs d’y voir se côtoyer des officiers de la Flotte de guerre et de celle des frontières. Officiellement, ces rapports étaient encouragés puisque tous appartenaient à la même spatiale. Officieusement, il était extrêmement rare, même ici, que des officiers attachés aux deux branches rivales de la Flotte recherchent la compagnie les uns des autres. Cela ne se faisait tout bonnement pas.

Al-Fanudahi et Teague étaient un cas à part. Quoique lui fût issu d’une vieille famille très respectée de la Flotte de guerre, tandis qu’elle disposait des mêmes relations au sein de la Flotte des frontières, ils travaillaient tous deux (théoriquement ensemble) sous les ordres de l’amiral Cheng Hai-shwun de la Direction des analyses opérationnelles. Bien sûr, la majorité des officiers de la FLS n’auraient tout de même pas fréquenté quiconque se trouvait du mauvais côté de la ligne guerre/frontières et Teague regrettait qu’al-Fanudahi l’eût aussi ouvertement abordée dans un lieu public.

Ce type est inconscient, songea-t-elle. Il ne lui suffit pas de risquer sa carrière, il faut maintenant qu’il risque aussi la mienne.

Elle lui lança un regard exaspéré, mais le cœur n’y était pas vraiment. Bien qu’elle eût (contrairement à lui) l’esprit trop politique pour contester ouvertement la sagesse officielle au profit d’une quête à la Don Quichotte, elle respectait l’apparente indifférence d’al-Fanudahi aux contrariétés officielles. Bien sûr, il n’était encore que capitaine de vaisseau, quoiqu’il eût vingt ans T de plus qu’elle – et qu’il appartînt à la Flotte de guerre. Elle voulait donc bien le respecter mais elle n’était pas disposée à l’imiter.

Malgré cela, elle tombait souvent d’accord avec ses théories les moins extrémistes.

« Qu’est-ce que quoi m’inspire, Daud ? demanda-t-elle.

— Notre dernier petit souci, dit al-Fanudahi. Tu sais, celui qui concerne nos copains de Manticore.

— Je ne suis pas sûre que ce soit le meilleur endroit pour en discuter, répondit-elle un peu sèchement. Il n’est pas sécurisé au point…»

Elle s’interrompit alors qu’un intendant en uniforme lui apportait sa soupe. Il la déposa devant elle, s’assura que son verre d’eau et son verre de thé glacé étaient pleins puis prit la commande d’al-Fanudahi. Teague souhaita que l’interruption fasse oublier à son politiquement inepte collègue son cheval de bataille autodestructeur du moment.

Toutefois, elle ne s’attendait pas à ce que ce soit le cas.

« Allons donc, fit-il, confirmant la justesse de ses attentes presque avant que l’intendant ne soit hors de portée de voix. Tu ne crois quand même pas que le contenu de la dépêche des Manties n’est pas déjà un secret de Polichinelle. La sécurité, Irène, franchement ? »

Il renifla, les yeux levés au ciel. Elle le foudroya du regard puis sa colère s’effaça un peu lorsqu’elle remarqua l’étincelle d’amusement qui brillait dans ces mêmes yeux. Ce fumier s’amusait à ses dépens.

Elle ouvrit la bouche pour lancer sèchement une remarque désagréable mais finit par y renoncer. D’abord parce qu’étant donné son sens de l’humour tordu cela ne l’aurait sans doute que plus amusé. Ensuite parce qu’il avait raison : elle ne doutait pas que l’information qu’ils avaient reçu l’ordre de garder « très secrète » eût à présent fait le tour du Bâtiment de la Flotte.

Je devrais quand même le faire taire : je sais qu’il va dire un truc avec lequel je n’aimerais pas qu’on me croie d’accord. D’un autre côté, il a bien plus d’ancienneté que moi – en vérité, vu le nombre de fois qu’on lui a refusé une promotion, c’est sans doute le capitaine de vaisseau le plus ancien de toute cette putain de Flotte. Nul ne pourra blâmer une petite bleue comme moi parce qu’un des vieux briscards avec lesquels elle travaille a décidé de lui prendre la tête au déjeuner.

Et d’ailleurs… (ses lèvres s’étirèrent en ce qui aurait pu se changer en sourire) si je le laisse parler en me contentant d’acquiescer poliment de temps en temps, je pourrai sûrement convaincre quiconque nous observe que j’aimerais qu’il se casse avec ses théories ridicules.

« Très bien », soupira-t-elle. Elle plongea sa cuiller dans sa bisque de homard. « Vas-y. Je ne réussirai pas à t’en empêcher, de toute façon, hein ?

— Sans doute pas, admit-il joyeusement. Donc, pour répéter ma question de départ, qu’est-ce que ça t’inspire ? »

Sa voix demeurait amusée mais ses yeux s’étaient plissés d’attention, et Teague se rendit compte qu’il était sérieux. Elle le fixa une ou deux secondes puis avala une cuillerée de soupe riche et épaisse et lui rendit son regard.

« Sans manquer de respect à qui que ce soit, capitaine, dit-elle, ça m’inspire surtout qu’un certain amiral de la Flotte de guerre n’a même pas autant de cervelle qu’un cafard. »

Ce n’était pas, elle s’en rendait compte, le commentaire le plus respectueux qu’un capitaine pouvait faire à propos d’un amiral, mais elle ne s’en souciait guère. Compte tenu de l’attitude traditionnelle des deux côtés de la ligne, on aurait sans doute été plus étonné qu’elle se montrât respectueuse. En outre, Byng était à l’évidence un imbécile… quoique son chef d’état-major fût apparenté au patron suprême de Teague à la DGSN.

« Je ne l’aurais peut-être pas exprimé aussi… franchement, dit al-Fanudahi avec un sourire. Non que je ne croie pas le fond tout à fait approprié, bien sûr, mais je pense qu’on peut considérer l’intellect limité de Byng comme un fait acquis. Je m’intéresse davantage à tes impressions sur les données elles-mêmes.

— Les données elles-mêmes ? » Les sourcils de Teague se froncèrent sous l’effet de la surprise. Comme son compagnon hochait la tête, elle réfléchit durant quelques secondes puis haussa les épaules.

« Elles semblent assez claires, répondit-elle enfin. Quelque chose – ou quelqu’un – a fait sauter la base spatiale des Néo-Toscans. L’amiral Byng s’est affo…»

Elle s’interrompit : il était certains verbes qu’un capitaine de la Flotte des frontières ne devait pas employer en parlant d’un amiral, même de la Flotte de guerre.

« L’amiral Byng a estimé que les Manties étaient responsables, se reprit-elle, et répondu à la menace qu’il percevait. Je n’étais pas sur place, mais ma première impression est qu’il a réagi trop vite et… trop brutalement. Cela dit, ce n’est pas à moi d’en juger. »

Al-Fanudahi inclina la tête de côté, sceptique, et Teague sentit la chaleur lui monter aux oreilles. Elle avait sans conteste raison : il ne lui appartenait pas de passer jugement sur les actes de Byng, mais fournir l’analyse sur laquelle se fonderait ce jugement était une des principales fonctions de la Direction des analyses opérationnelles. Qu’elle servît plus souvent à blanchir quelqu’un qu’à mettre en lumière une incompétence avérée était un de ces petits secrets dont les gens polis ne discutaient pas en public. Cela dit, manquer à sa responsabilité de rapporter des vérités déplaisantes n’était en aucun cas le seul défaut d’AnOp. Le service était aussi censé identifier et étudier les menaces étrangères potentielles ou les développements susceptibles d’exiger une révision de la doctrine opérationnelle de la FLS, et il ne s’en occupait pas beaucoup non plus. En fait AnOp s’employait bien moins à ces deux tâches qu’al-Fanudahi – et Teague – l’estimait nécessaire, quoique Teague – au contraire d’al-Fanudahi – ne fût pas disposée à exprimer officiellement ses vues en la matière.

Pas si je n’ai pas envie de passer encore vingt ou trente ans avec le grade de capitaine de vaisseau, en tout cas.

« Ce n’est pas ce que je voulais dire non plus, reprit l’officier de la Flotte de guerre. En tout cas pas directement.

— Alors qu’est-ce que tu voulais dire, Daud ? demanda sa compagne.

— Les données de capteurs qu’on nous a fournies avaient une très bonne résolution, tu ne trouves pas ? répondit-il – de manière un peu détournée, estima-t-elle.

— Et alors ?

— Je veux dire : une résolution vraiment excellente. »

Teague se demanda où il voulait en venir. Ce fut au tour d’al-Fanudahi de soupirer.

« Tu ne t’es pas demandé comment on a pu nous procurer ce genre de données ? demanda-t-il.

— Non, pas du tout. » Elle haussa les épaules. « Après tout, quelle diffé…»

Elle s’interrompit, les yeux écarquillés. Comme son interlocuteur hochait la tête, elle remarqua qu’il n’y avait plus guère trace d’humour dans son expression.

« J’ai rentré les données dans les ordinateurs une demi-douzaine de fois, dit-il, et le résultat est toujours le même. Elles sont de qualité vaisseau. Mieux, elles sont sacrément bonnes, même pour des capteurs du bord de première ligne. Meilleures que ce qu’aurait récolté un bâtiment plus petit qu’un croiseur de combat – ou peut-être un croiseur lourd. Alors où les ont-ils pêchées ? »

Teague demeura muette un moment puis avala deux cuillérées de la bisque qui refroidissait rapidement. Elle ne faisait que gagner du temps, et elle savait qu’al-Fanudahi le savait, mais il attendit toutefois patiemment.

« Je ne sais pas, admit-elle enfin. Tu penses qu’elles sont trop bonnes ? Que leur qualité prouve qu’elles sont fausses ?

— Elles ne sont pas fausses, affirma-t-il. Aucune chance. Ils savent forcément qu’on finira par récupérer les données de nos vaisseaux. S’ils avaient fabriqué celles-là, on s’en rendrait compte, et je ne crois pas que leur petit canular nous amuserait énormément.

— Alors… dit-elle lentement.

— Alors, je ne vois que quatre explications, Irène. » Il leva la main gauche et compta sur ses doigts. « Un, les Manties ont mis au point des capteurs de bord capables d’une telle résolution à une distance dépassant la portée de nos missiles. Deux, ils disposent d’une plateforme de reconnaissance tellement furtive qu’aucun de nos techniciens sur capteurs ne l’a remarquée à ce qui était forcément une distance ridicule. Trois, ils ont mis au point un dispositif furtif si efficace qu’ils ont fait approcher tout un vaisseau spatial sans que personne ne s’en rende compte. Et, quatre, l’amiral Byng a fait sauter trois contre-torpilleurs manticoriens sans sommation, tout en permettant à un quatrième, qui devait se trouver aussi à portée de ses missiles, de s’en aller joyeusement. Laquelle de ces explications estimes-tu la plus probable ? »

Teague eut l’impression de recevoir un coup à l’estomac en regardant son compagnon dans les yeux.

« C’était fatalement une plateforme de reconnaissance, dit-elle.

— Exactement mon avis. » Il hocha la tête. « Mais ça soulève une autre question intéressante. Je ne connais aucune plateforme susceptible de recueillir des données aussi claires même à portée d’énergie, encore moins à portée de missiles. Et toi ?

— Non, admit-elle à regret.

— J’essaie de me rappeler qu’on n’a toujours rien reçu de Byng, continua al-Fanudahi. Il a peut-être capté quelque chose puis tiré tout de même mais j’ai du mal à le croire, y compris de lui. Et il y a un autre point intéressant à prendre en compte : s’il s’agissait d’une plateforme passive, il fallait bien quelqu’un sur place pour recevoir les données. Je me demande si même Josef Byng – et, par ailleurs, j’estime que tu étais méchante avec les cafards tout à l’heure – serait assez bête pour descendre trois contre-torpilleurs et tout leur équipage en se sachant filmé.

— Ce qui suggère que les Manties ont des vaisseaux assez furtifs pour qu’il ne se soit pas rendu compte que ce Chatterjee en avait laissé au moins un en arrière-garde à son arrivée, conclut Teague, encore plus à regret.

— C’est exactement ce que ça me suggère à moi, en tout cas, acquiesça al-Fanudahi.

— Merde, fit-elle d’une voix très basse en baissant les yeux sur sa bisque de homard – bien qu’elle n’eût soudain plus beaucoup d’appétit.

— Écoute, Irène, dit son compagnon sur le même ton. Je sais que tu prends soin de tenir ta langue mais aussi que tu as un cerveau en état de marche, contrairement à trop de nos estimés collègues. Tu as ton opinion à propos de ces rapports « ridicules » des observateurs des FDL, non ? »

Elle lui rendit son regard, peu soucieuse, même à présent, de confirmer ses soupçons, mais elle savait qu’il lirait la vérité dans ses yeux. Il hocha la tête.

« C’est bien ce que je pensais, reprit-il avant de lui lancer un sourire en coin. Ne t’en fais pas, je ne vais pas te demander de te suicider professionnellement en annonçant que tu crois, toi aussi, que chaque matelot de la Flotte manticorienne mesure trois mètres, qu’il est invulnérable aux pulseurs et capable d’arrêter des missiles avec les dents. J’ai une certaine expérience personnelle du danger qu’il y a à se montrer « trop crédule » et « alarmiste ». D’ailleurs, l’amiral Thimár lui-même a jugé bon de me « conseiller » sur mes théories favorites, à l’évidence fantaisistes. Cela dit, regarde ces données. Non, ce n’est pas une preuve, pas concluante, mais les implications sont là, non ? Les Manties disposent forcément d’un niveau technologique bien plus avancé que quiconque ne veut seulement l’envisager sur notre bonne Vieille Terre. Je commence même à soupçonner qu’au moins certains de leurs jouets ne sont pas seulement meilleurs qu’on ne le croit mais aussi meilleurs que les nôtres. Ajoute à cela certains rapports concernant la portée de leurs missiles en Monica, ou les salves ridiculement massives que les observateurs des forces de défense locales leur prêtent…»

Il secoua la tête. Son regard était sombre, inquiet.

« Elles ne peuvent pas toutes être vraies, protesta Teague. Les rumeurs, je veux dire. Manticore n’est qu’un petit système stellaire, Daud ! D’accord, c’est un petit système stellaire très riche et qui entretient une flotte diablement plus grosse qu’aucune autre nation de sa taille. Mais ça reste un unique système stellaire, même s’il est en train d’en annexer d’autres. Tu sous-entends sérieusement qu’ils ont mis en place des services de R&D plus efficaces que ceux de toute la Ligue solarienne ?

— Ce n’est pas nécessaire, répondit al-Fanudahi. La Ligue peut très bien être en avance sur eux, et de loin, mais ce n’est pas forcément le cas de la Flotte. Ces gens-là sont en guerre depuis plus de vingt ans T, et ils ont entamé leurs recherches militaires bien avant. Tu ne crois pas qu’ils ont pu travailler très dur à la production de nouvelles armes ? Que, contrairement à nous, ils ont étudié de vrais rapports de combat plutôt que des analyses de simulations dont les « détails secrets » sont révélés à tous les participants de grade élevé avant le début de l’exercice ? Que, toujours contrairement à nous, ceux qui fabriquent leurs armes et évaluent leurs doctrines de combat ont entendu parler d’un certain Darwin ? Comparés à des gens qui se battent pour leur vie depuis deux décennies, nous sommes mous, Irène. Mous, sous-préparés et complaisants.

— Même en supposant que tu aies raison, qu’est-ce que tu veux que j’y fasse, moi ? » demanda Teague, la voix durcie par un mélange de colère, de frustration et de crainte. Et pas seulement de crainte pour sa carrière, d’ailleurs. Plus maintenant.

« En ce moment précis ? » Il la regarda en face une ou deux secondes puis ses narines s’évasèrent. « En ce moment précis, je ne veux pas que tu fasses quoi que ce soit, à part ce que tu fais déjà. Bon Dieu, même moi, je ne compte pas inclure dans mon rapport officiel toutes mes « conclusions alarmistes ». Si je le faisais, ça n’irait pas au-delà de Cheng. Et, si ça passait au-dessus de lui par miracle, tu sais très bien que Thimár y mettrait un terme. Ou Kingsford lui-même. C’est bien trop contraire à la sagesse admise. Je vais lancer la question du type de plateforme qui a pu recueillir ces données mais je ne proposerai aucune conclusion. Si quelqu’un me demande ce que je pense, je le dirai, mais j’espère que ça ne sera pas le cas. Parce que, sans autres éléments que mes déductions, je ne convaincrai jamais les pouvoirs en place que je ne suis pas fou. Or, si on décide que je suis fou, on me collera sur la touche si vite que ça me fera tourner la tête, et je ne pourrai absolument rien faire si la catastrophe se précise.

» Ce que j’apprécierais, c’est que tu gardes les yeux et l’esprit ouverts. Je soupçonne qu’il existe encore plus de rapports d’observateurs des forces de défense locales que nous n’en avons reçu. Soit je me trompe beaucoup, soit ils ont été mis à la poubelle en tant que « fables manifestes », quelque part entre leur source et nous. Mais si on s’informe très discrètement, toi et moi, on en dénichera peut-être quelques-uns. Ensuite, on arrivera peut-être aussi à tirer une partie des conclusions dont on aura besoin si la tempête de merde se déchaîne bel et bien.

— Les Manties ne sont sûrement pas si bêtes, dit doucement Teague, sur le ton qu’on prend pour se convaincre soi-même. Quel que soit leur avantage technologique, ils savent forcément qu’ils ne peuvent pas affronter la Ligue solarienne et l’emporter. Pas à long terme. Ils ne sont pas assez gros pour ça – même s’ils confirment leur annexion du Talbot.

— Ils sont peut-être ou peut-être pas aussi bêtes, répondit al-Fanudahi. S’ils ont vraiment envoyé cet amiral du Pic-d’Or en Nouvelle-Toscane pour présenter les exigences qu’ils ont exposées, je ne suis pas si sûr qu’ils ne soient pas prêts à se dresser contre nous, aussi stupide que ça puisse paraître. Et, même si tu as raison, s’ils ne peuvent pas gagner au bout du compte – et j’ai tendance à penser que c’est le cas –, Dieu seul sait combien de milliers des nôtres vont se faire tuer avant que les Manties ne perdent. Je crois que ni toi ni moi ne dormirons très bien si nous restons là à attendre que ça se passe. Au point où on en est, personne ne prendra au sérieux des avertissements venant de moi, mais il faut qu’on se mette ensemble à reconstituer la vérité, parce que, si ça nous pète à la gueule, quelqu’un aura besoin des informations les plus précises qu’on pourra fournir. Et, qui sait ? quel qu’il soit, ce « quelqu’un » finira peut-être même par s’en rendre compte. »

 

« Nous arrivons au point de déploiement, commodore.

— Merci, capitaine Jacobi », répondit le commodore Karol Øtsby en adressant un signe de tête à la femme sur son écran de com.

Le capitaine Rachel Jacobi, quoique pouvant paraître un peu jeune pour son grade, ressemblait à n’importe quel officier du service marchand. Les apparences étaient parfois trompeuses, et pas seulement à cause du prolong. Jacobi était encore plus jeune qu’elle n’en avait l’air pour son véritable grade et elle servait en outre dans une flotte dont la Galaxie ignorait – encore – l’existence.

« Portes du hangar en cours d’ouverture, monsieur », déclara une autre voix, et 0tsby se tourna vers le capitaine Éric Masters, à l’autre bout de la passerelle étriquée. Si Jacobi paraissait jeune pour son grade, Masters semblait trop gradé pour commander un vaisseau à peine plus gros qu’une frégate d’antan mais, encore une fois, les apparences étaient trompeuses. Malgré sa petite taille (il n’avait pas de pont d’état-major, et le commodore ne pouvait pas même caser tout son état-major réduit sur son pont de commandement), le VFAM Caméléon, le vaisseau amiral d’Øtsby, était un élément totalement nouveau dans l’histoire des guerres galactiques. Qu’il dût se montrer à la hauteur de son nom et des espoirs investis en lui restait à voir… et dépendrait énormément des performances d’Øtsby, de Masters et du reste de l’équipage.

« Mon panneau indique que les portes sont grandes ouvertes, commodore, dit Jacobi. Vous confirmez ?

— Confirmation, monsieur ? » demanda Masters. 0tsby hocha la tête puis se retourna vers Jacobi.

« Nous confirmons l’ouverture complète des portes, capitaine, dit-il sur un ton formel.

— En ce cas, monsieur, bonne chasse.

— Merci, capitaine Jacobi. »

Le commodore acquiesça à nouveau avant de faire pivoter son fauteuil vers Masters.

« Quand vous voulez, capitaine Masters.

— Bien, monsieur. » L’intéressé se tourna vers son astrogateur et timonier. « Faites-nous sortir », dit-il simplement. Le Caméléon frémit quand le réseau de rayons tracteurs et presseurs qui le maintenaient centré dans la vaste cale numéro deux du cargo Wallaby fut enfin coupé.

Le délicat souffle d’air comprimé des réacteurs fixés à sa proue le fit dériver vers l’arrière sans les feux d’artifice de ses réacteurs à fusion normaux. Lesquels auraient été… contre-indiqués à l’intérieur d’un vaisseau, songea 0tsby en fixant le visuel, tandis que défilaient devant lui les cloisons de la cale.

Quoique ce fût leur premier déploiement de combat, officiers et équipage avaient pratiqué la manœuvre des dizaines de fois avant de quitter le système de Mesa. Le commodore ne se faisait donc aucun souci quant à cette étape-là de la mission, et ses pensées dérivèrent vers le reste.

Pas la peine de t’en faire déjà pour ça, se dit-il fermement. Même si Topolev et toi avez tiré la cible la plus difficile. Au moins, vous n’avez pas autant de chemin à parcourir que Colenso et Sung pour atteindre votre objectif. Sung ne sera même pas encore déployé avant une semaine.

La manœuvre de déploiement demanda un bon moment mais nul n’était pressé ni ne voulait risquer un accident de dernière minute potentiellement catastrophique. Le Wallaby, ayant opéré sa translation alpha trente minutes plus tôt, se trouvait encore à plusieurs heures du nœud du trou de ver qu’il était ostensiblement venu emprunter. À pareille distance, même un bâtiment conventionnel de la taille du Caméléon aurait presque à coup sûr été invisible, y compris à des capteurs manticoriens (en supposant son pacha assez malin pour ne pas hisser ses bandes gravitiques, en tout cas). Toutefois, nul ne voulait prendre le moindre risque.

Le Caméléon se dégagea du Wallaby tel un requin de la Vieille Terre sortant la queue la première du ventre de sa mère, et les réacteurs modifiés s’en détachèrent quand sautèrent les charges prévues à cet effet. Tandis qu’ils disparaissaient dans les ténèbres épaisses – à pareille distance de la primaire du système, même son reflet sur les flancs du vaisseau était à peine visible –, 0tsby continua de fixer son écran sur lequel s’éloignaient les constellations de lumières parant telles des pierres précieuses l’immense falaise qu’était la coque du cargo.

« Séparation confirmée, monsieur, annonça l’astrogateur de Masters.

— Très bien. Communications, avons-nous le contact avec le reste de l’escadre ?

— Oui, monsieur. Le Fantôme vient de se brancher dans le réseau. La télémétrie est en route et nominale.

— Très bien, répéta Masters avant de se tourner vers son second. Faites-nous passer en mode furtif et branchez l’araignée, Chris, dit-il.

— À vos ordres. » Le capitaine de frégate Christopher Delvecchio tapa une suite de commandes puis adressa un signe de tête à l’astrogateur. « Mode furtif enclenché, monsieur. À vous le vaisseau, astro.

— À vos ordres, monsieur, à moi le vaisseau », répondit l’astrogateur.

Le VFAM Caméléon et ses compagnons se réorientèrent pour accélérer lentement, invisibles au sein du cocon protecteur de leurs champs furtifs, en direction de la composante primaire du système stellaire connu sous le nom de Manticore.

L'univers d'Honor Harrington - L'Ennemi dans l'Ombre T02
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